Le soir où Rosalía a chanté le cante alante au Tablao de Carmen
La tournée LUX de Rosalía vient de s’achever à Miami, après 57 concerts dans dix-sept pays d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud. C’est la troisième fois qu’elle fait le tour du monde à cette échelle : la première avec El Mal Querer, la deuxième avec Motomami.
Dix ans plus tôt, elle chantait vingt minutes dans un tablao flamenco installé au cœur d’un village andalou reconstitué à Barcelone, devant trente-cinq personnes ayant payé quinze euros. Celui qui allait produire El Mal Querer était dans la salle.

La Rouge, un bar du Raval
Tout commence dans l’un des nombreux bars de Barcelone où l’on peut écouter du flamenco en direct et de très près. Précisément à La Rouge, à un coin de rue du Raval, où l’on programme encore du flamenco aujourd’hui. Une très jeune Rosalía y chante ce soir-là. Augustin de Beaucé y est aussi.
Il se souvient d’une salle presque vide et de quatre filles déjà, selon ses mots, éperdument amoureuses de la cantaora. Augustin — à l’époque manager du danseur El Yiyo — aime sa façon de chanter. Mais la certitude d’avoir devant lui quelqu’un qui ferait quelque chose d’immense lui vient après, en lui parlant.
« Ce qui m’a frappé, c’est sa présence et le fait qu’elle était extrêmement sympathique. On voyait une personne très sûre, avec une vision énorme, du genre qu’on croit », raconte-t-il. « J’ai eu la certitude absolue qu’elle serait une star. »
Mimo Agüero, directrice du Tablao de Carmen, a la même réaction. Rosalía lui était arrivée par le dépliant d’un festival : l’image l’avait retenue, et la phrase imprimée à côté aussi — la voix actuelle du flamenco ancien. Quand Augustin lui propose d’aller l’écouter au Paraninfo de l’université de Barcelone, elle y va.
Rosalía chante La hija de Juan Simón et d’autres coplas flamencas populaires qu’elle reprendra sur son premier album, Los Ángeles. « Je veux ça au tablao », se dit Mimo. Il faut lui reconnaître d’avoir su repérer un talent singulier à un moment où tout le monde ne le voyait pas — et où certains le critiquaient ouvertement.

« Mimo, a tope » : le dîner à La Fonda
Peu après, au sortir d’une visite au Tablao Cordobés, ils dînent tous les trois au restaurant La Fonda. Augustin se rappelle être allé la chercher à la mairie, où elle venait de chanter pour Ada Colau, alors maire de Barcelone. Il lui raconte que la maire n’a pas cessé de pleurer. Rosalía ne comprend pas pourquoi.
« Elle était très humble, très ingénue, on sentait qu’elle se disait : je ne le mérite pas. »
C’est à ce dîner que Mimo lui propose de chanter au Tablao de Carmen. « Elle était charmante, ouverte et concentrée », se souvient-elle aujourd’hui. « Elle ne buvait pas, seulement de la tisane. Elle était driven, comme on dit en anglais : quelqu’un avec un objectif. On voyait la concentration dans son regard, une attention totale ; quand elle parlait du concert, elle était déjà en train de réfléchir à comment le faire. Ça m’amusait qu’elle réponde à tout par « Mimo, a tope ». Et je me disais : il faut qu’elle vienne avant de devenir célèbre. »
Pour Rosalía, c’était peut-être l’un des premiers rêves cochés. Ses parents, en tout cas, l’ont vécu ainsi. Ils ont raconté à Mimo et Augustin qu’adolescente, lorsqu’elle a commencé à étudier le chant flamenco, elle demandait à ses parents de l’emmener au Tablao de Carmen. « Cet endroit perché là-haut », disait Pilar, sa mère.
Elle le demandait sur les conseils de Chiqui de la Línea, son professeur de chant pendant de longues années, qui l’encourageait à aller au tablao du Poble Espanyol écouter Juaneke, alors chanteur principal de la troupe. Ce qu’elle ne pouvait pas imaginer, c’est que le même Juaneke reconnaîtrait son chant des années plus tard, en confiant à Augustin : « Écoute, je vais te dire une chose. Tout le monde critique cette gamine, mais celle-là, elle sait chanter. »
14 mai 2016 : vingt minutes de cante alante
La date est le 14 mai 2016. La seconde partie du deuxième spectacle de la soirée lui est réservée, accompagnée par le guitariste Alfredo Lagos. Trente-cinq billets vendus à quinze euros, plus les invités, plus le public habituel du tablao.
Elle chante cante alante — le chant flamenco comme voix principale, et non en accompagnement d’un danseur. Du répertoire jondo et classique : cantiñas, milonga et bulerías, parmi d’autres palos qu’elle maîtrisait déjà. Une vingtaine de minutes.
« C’était un de ces moments où un silence tombe et où on n’entend pas une mouche », se souvient Mimo. Comme l’atteste Augustin, ce fut l’une des dernières fois qu’on a pu la voir ainsi — dans une salle de cette taille, à cette distance.
Quelqu’un d’autre était venu ce soir-là par curiosité : El Guincho, le producteur qui la contactera ensuite pour travailler avec elle. El Mal Querer est né de cette rencontre.
Un mois plus tard sort Antes de morirme avec C. Tangana, qui l’expose à un public bien plus large. En février 2017 paraît son premier album, Los Ángeles. Elle en apporte un exemplaire au tablao et vient dire au revoir avant de s’installer à Madrid. Quand Mimo l’invite à la fête des trente ans du tablao, en novembre 2018, elle répond qu’elle ne peut pas : elle part aux Latin Grammys. El Mal Querer est nommé. La suite appartient à l’histoire de la musique espagnole.

Du flamenco au Berghain : ce que Barcelone lui a donné
Mimo et Augustin étaient certains qu’elle compterait. Ni l’un ni l’autre n’avait prévu les virages qu’elle prendrait ensuite.
Augustin se souvient de la façon dont El Mal Querer a été reçu dans le monde du flamenco. L’album a soulevé des réticences sur ce qui relève de l’orthodoxie. Mais une journaliste spécialisée de premier plan lui a concédé : « Rosalía nous rapporte beaucoup d’argent, elle est en train d’internationaliser le flamenco. » Il le constate dans sa propre famille française, qui après avoir découvert sa musique lui demande : tu sais qui est Camarón ? J’adore.
Mimo non plus ne l’a pas vu venir. « Je pensais qu’elle resterait dans le flamenco, je n’imaginais pas un Berghain », dit-elle. Elle fait partie des rares invités de la listening party de LUX au MNAC, le musée national d’art de Catalogne. « C’était impressionnant. Elle a vraiment très bon goût. »
Aussi loin qu’elle soit allée, tout ce qu’elle a vécu dans cette Barcelone métissée a façonné une artiste sans frontières ni moule. La journaliste Maricel Chavarría rassemble ce cocktail dans son livre Rosalía. Por ahí por Barcelona, dont le titre reprend un vers de sa chanson Reliquia. Le livre raconte cette histoire. El Periódico de Catalunya consacre quelques lignes au tablao comme l’un des lieux marquants de ses premières années. Et le journal français Les Jours nous place sur la carte de cette Barcelone où Rosalía a appris le culot qu’elle chante.
Nous sommes fiers de lui avoir donné cet espace, et d’avoir entendu de si près l’une de ces voix sur nos planches. Selon les mots de Mimo : « On a beaucoup de chance que Rosalía existe. C’est un plus pour la planète. »